La vocation ou le cœur a ses raisons

La vocation est semblable à la « naissance d'un sentiment amoureux »(1) Le sentiment amoureux dont il s’agit ne s’adresse pas au premier chef à une famille spirituelle, encore moins à l’un(e) de ses membres dont on aurait fait la connaissance, mais au Christ lui-même. On ne donne sa vie au Christ que si l’on se laisse envahir par lui, comme un amoureux se laisse envahir par la pensée de sa bien-aimée : présence mentale constante jusqu’à l’obsession, affection, désir de partager sa vie.


Dans la réflexion d’un jeune sur sa vocation, il y a par moments quelque chose de la violence dont parle le prophète Jérémie (20, 7-9) : « Tu m’as séduit, Seigneur, et je me suis laissé séduire ; tu m’as maîtrisé, tu as été le plus fort. Je suis prétexte continuel à la moquerie, la fable de tout le monde. Chaque fois que j’ai à parler, je dois crier et proclamer : “Violence et dévastation !”. La parole du Seigneur a été pour moi source d’opprobre et de moquerie tout le jour. Je me disais : “Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son Nom” ; mais c’était en mon cœur comme un feu dévorant, enfermé dans mes os. Je m’épuisais à le contenir, mais je n’ai pas pu »2. Tout y est : c’est le Seigneur qui séduit et qui maîtrise l’impétrant ; celui-ci se débat et fait tout ce qu’il peut pour y échapper, parfois pendant des mois ou des années ; il est moqué par son entourage, y compris ceux qui partagent ses convictions chrétiennes ; mais l’appel de Dieu est « comme un feu dévorant ». Ce feu dévorant est celui d’un amour qui se veut total. Un tel amour relève de la « grâce habituelle » qu’est la charité divine surgissant en nous dans le baptême, mais aussi de cette « grâce actuelle » qu’est le don divin d’une vocation consacrée, ne serait-ce que parce qu’il se présente comme exclusif, écartant désormais les noces terrestres au profit des seules noces célestes. Sans l’appel de Dieu, personne ne ferait une chose pareille.

Dieu parle ainsi au cœur, et tout se passe dans ce cœur, objet d'une aussi noble visite. Cependant, le danger serait de rester enfermé en soi-même, aux aguets des signes divins, qui tantôt se manifestent et tantôt semblent ne pas se manifester. Il faut sortir de soi et tout faire pour objectiver cette vocation qui se présente comme un désir. Nos désirs sont à ce point mêlés qu'ils peuvent contenir autant de soi-même que de Dieu – ce qui est normal, tant Dieu suscite en nous des désirs qui sont appelés ainsi à devenir nôtres – mais aussi autant d'illusions que de réalité, autant de confusions de toutes sortes que d'intuitions qui dégagent les lignes d'une vocation.

Objectiver, c'est mettre en place ce qu'on pourrait appeler les sept piliers de la vocation : 1) chercher la profondeur, plutôt que continuer à vivre superficiellement ; 2) avoir une vie de prière, et pas seulement en rester à une introspection qui est une vie intérieure mais pas une vie spirituelle ; 3) s'exercer au discernement, soi-même avec soi-même, en se donnant des éléments objectifs de réflexion ; 4) en appeler aussi au discernement d'un père spirituel, en tant qu'il est une autre personne, en l'occurrence expérimentée, et en tant qu'il représente déjà l'Église qui accueille et appelle les vocations ; 5) exercer sa générosité en se mettant au service du Christ et de l'Église, avoir dès la vie laïque un cœur apostolique ; 6) désirer s'engager et cela pour la vie ; 7) apprendre à durer. L'engagement et la durée sont difficiles à envisager pour beaucoup, mais ils sont la condition de l'amour et donc d'une vie réussie.

Objectiver, c'est chercher à conduire à l'extérieur le secret qui est encore à l'intérieur. C'est une œuvre de vérité par rapport à Dieu et à soi-même. Raconter ses désirs et confier sa vocation est une première épreuve de vérité, tant le récit peut mettre en lumière les errances d'un projet. En toute hypothèse, se confier est la condition du progrès.

Objectiver, c'est aussi approfondir non plus son propre chemin mais ceux que proposent l'Église, les différents types de vocations et de vocations consacrées. C'est s'exercer à en repérer les éléments essentiels, à les nommer et à les comparer : clergé séculier ou régulier, vie religieuse ou non, vie commune ou non, liturgie chorale ou non, place de la vie contemplative et de l'étude, types d'apostolat, œuvres ou paroisses, etc. Dira-t-on que ce n'est pas le moment de se poser de pareilles questions et qu'il vaut mieux s'en remettre à la Providence ? Au contraire, c'est le moment ou jamais. La Providence n'est pas l'examen de rattrapage de notre paresse intellectuelle ni surtout de notre manque de curiosité. Puissions-nous être un peu plus curieux de la diversité des vocations dans l'Église ! C'est le meilleur moyen de se demander ensuite quelle est la sienne. Non pas pour perdre son temps à papillonner, mais pour choisir tel charisme en connaissance de cause. En nos temps de perte de culture ecclésiale et de réduction subjectiviste des questions relatives à la vocation, une telle ouverture ecclésiale et spirituelle est salutaire. Cette saine curiosité décentre et instruit. Il s'agit de discerner pour telle ou telle forme de vie que nous avons pu rencontrer ce qui en constitue la synthèse, cet écosystème qui confère sa place à chacun de ses éléments.

En outre, il n'est pas inutile de se demander quelles sont les chances visibles de survivre de telle communauté, tant certaines d'entre elles donnent des signes de déclin. Ce déclin n'est pas seulement celui d'une moyenne d'âge élevée mais celui des options sécularisées qui ont pu réduire cette communauté à n'être plus que l'ombre d'elle-même, sans organisation dynamique de la vie spirituelle, sans formation doctrinale ni ecclésiale, sans apostolat en prise avec l'évolution des générations. On n'est pas tenu de sacrifier sa vie pour une structure particulière en péril. Donner sa vie à Dieu et dans l'Église n'équivaut pas à s'éteindre avec des institutions virtuellement mortes. On n'a qu'une vie. Certes, aucune communauté n'est parfaite et, si l'Église a reçu les promesses de la vie éternelle, ce n'est le cas d'aucune communauté singulière. On veillera à ne pas confondre les plans. Un jeune est donc habilité à s'assurer de la viabilité du projet de vie auquel il entend offrir la sienne. Il est aussi appelé à accepter les défauts des personnes et des groupes, de la même façon qu'il apporte avec lui ses propres travers et même son péché. La considération de ce problème de l'état des communautés et des institutions, qu'il n'est pas toujours politiquement correct d'aborder, doit cependant l'être parfois.

Voici tel jeune qui a aiguisé sa curiosité, a comparé les éléments et a choisi devant Dieu et dans la prière la synthèse dominicaine. Il lui revient d'approfondir ses réflexions par quelques lectures – par exemple, le présent livre ! – et de discuter pied à pied de tout cela avec un échantillon en chair et en os de cette famille des Prêcheurs qui est devenu la dame de ses pensées. Il est également bien inspiré de fréquenter un couvent dominicain. Y assister à quelques messes et offices liturgiques est une expérience sans obligation d'achat : personne ne saura rien du regard qu'il porte et des questions qu'il se pose.

À un moment donné, il doit se présenter. Un amoureux qui ne se déclare jamais à sa belle n'a aucune chance d'être accepté. Le simple fait de s'exposer ainsi en situation réelle est une nouvelle étape dans l'objectivation. Habituellement, le « regardant » rencontre tel frère dans un couvent, ou bien le prieur du lieu, ou bien va à la rencontre du maître des novices. Cette prise de contact peut durer quelques semaines, mois, parfois années. Lorsque les deux parties sont d'accord, commence une première étape de la vie dominicaine.

D'après "La vocation dominicaine" Parole et Silence - 169 p. - 2007

1 Comme disent très justement Guy Bedouelle et Alain Quilici, Les frères prêcheurs autrement dits dominicains, op. cit., p. 195 sq.

2 Traduction de la Bible de Jérusalem (éd. 1973), adaptée.

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