Province

Le vendredi 1er juin 2007 à 16h30, Jacques Peyrat, sénateur-maire de Nice, a donné le nom de Marie Joseph Stève (Nice 1911 – Nice 2001), dominicain, archéologue, à une petite place du centre-ville de Nice, derrière l’église du Vœu. Le discours d’inauguration du maire s’est achevé par la citation d’un passage de la Bible qui figurait sur la quatrième page de couverture du livre du frère Stève Sur les chemins de la Bible (. M.-J. Stève, Sur les chemins de la Bible, 132 héliogravures, 10 cartes, Éditions B.Arthaud, Paris, 1961.) : « Au sommet des collines, sur la route, au croisement des chemins, la Sagesse se poste ; près des portes de la cité, sur les voies d’accès, elle s’écrie : “ Humains ! C’est vous que j’appelle ”» (Proverbes 8, 2-4).

Le Père Stève appartenait à une ancienne famille niçoise établie à Contes, dans le haut pays, depuis le XIe siècle. C’est Mgr Roger Repetto, vieil ami du frère Stève, qui avait demandé à la Mairie cet honneur car le frère Stève avait toujours fui les décorations.

Lors de son retour à Saint-Maximin quelques années avant la fin de sa vie, le frère Lagrange avait discerné en ce jeune frère Marie Joseph Stève une vocation d’archéologue. Aussi fut-il destiné à l’École biblique de Jérusalem. Le frère Stève gardait une profonde et discrète vénération envers le fondateur de l’École biblique. N’avait-il pas confié un jour à une amie niçoise, Mme Jullien : « Dans ma vie j’ai rencontré un saint : le Père Lagrange. »

Résistant sous l’occupation allemande, le frère Stève avait été blessé à la hanche lors de son engagement pour faire passer de l’autre côté des Pyrénées des Juifs menacés en France. Il en souffrira toute sa vie malgré des opérations répétées.
Connu comme spécialiste de la langue élamite, chercheur au CNRS, il avait travaillé en Iran et en Irak. Avec le frère L.-H. Vincent de l’École biblique, grand ami et biographe du Père Lagrange, il avait publié l’ouvrage Jérusalem de l’Ancien Testament (L.-H. Vincent et M.-J. Stève,  Jérusalem de l’Ancien Testament, Paris, 1954.). Le frère Stève était apprécié non seulement pour ses qualités intellectuelles mais aussi pour son amitié souriante et fidèle.

La cérémonie d’inauguration a été riche de rencontres avec le monde politique, religieux et culturel de Nice sans oublier bien évidemment la famille du Père Stève : son frère et son neveu, aujourd’hui architecte à la Ville de Nice, initié dans sa jeunesse à l’architecture par son oncle et parrain qui lui avait appris à dessiner ses premiers plans.

Le Père Marie-Joseph Lagrange étant passé de ce monde au Père le 10 mars 1938 à Saint-Maximin (Var) où il fut enseveli, il revenait au diocèse de Fréjus-Toulon d’ouvrir officiellement la cause de béatification.

Le chapitre général de l’ordre des Prêcheurs tenu à Avila (Espagne) en 1986 avait recommandé dans ses actes l’ouverture de cette cause de canonisation afin de proposer le Père Lagrange en exemple pour ceux qui cherchent la « Vérité qui rend libre » (Jean 8, 32).  Présent à ce chapitre de définiteurs en tant que traducteur, je me souviens avec bonheur de la demande exprimée par l’assemblée sur cette terre castillane d’Avila  marquée par la mystique de « Madre » sainte Thérèse si vénérée par le Père Lagrange.

Par une demande officielle , en date du 15 novembre 1987, l’École biblique de Jérusalem et la Province dominicaine de Toulouse ont officiellement demandé à l’évêque de Fréjus-Toulon d’initier l’enquête canonique sur la vie, les vertus et la renommée de sainteté ainsi que sur les écrits du Père Lagrange.

Après ces préliminaires l’évêque de Fréjus-Toulon avait désigné les deux théologiens censeurs pour l’examen des écrits : le Père Joseph Doré, prêtre de Saint-Sulpice, professeur à l’Institut catholique de Paris, aujourd’hui  archevêque émérite de Strasbourg, et le Père Pierre Gilbert, jésuite, ancien recteur de l’Institut biblique pontifical de Rome.

Après une enquête longue et précise, ils ont présenté leurs études sur ce « nouveau saint Jérôme du XXe siècle », le Père Lagrange. La biographie critique a été menée à bien par le frère Bernard Montagnes.

Le procès diocésain est aujourd’hui terminé et validé. Il reste au frère Daniel Ols o. p., nommé en 1986 rapporteur de la Positio – sorte de thèse sur l’ensemble de la vie et de l’œuvre -, d’exprimer son avis et d’en rédiger le prologue pour que la cause du Père Lagrange, Serviteur de Dieu, passe à la Congrégation pour la cause de saints présidée aujourd’hui par le cardinal portugais José Saraiva Martins, clarétien.

Le frère Vito Tomas Gomez o. p. exerce le rôle de postulateur pour l’ordre des Prêcheurs. Il réside au couvent Sainte-Sabine à Rome. La Province dominicaine de Toulouse assume le rôle d’Acteur, représentant de la cause et prenant en charge les frais que cette démarche comporte.

Dès que la Positio sera déposée à la Congrégation pour la cause de saints, elle sera étudiée par un groupe de huit théologiens et de cardinaux. Si ces derniers, puis le Pape, se prononcent en faveur des vertus héroïques du Père Lagrange, il sera déclaré « vénérable » par le Saint-Père. Pour qu’un vénérable soit déclaré « bienheureux », il faut qu’il ait accompli un miracle reconnu par l’Église.

par Fr. Bernard Montagnes. o. p.

Pie IX (élu 16 juin 1846, † 7 février 1878)

C’est le pape de la bulle Ineffabilis, 8 décembre 1854, définissant le dogme de l’Immaculée Conception. Ainsi le P. Lagrange considère-t-il que par cet acte sa propre vie a été placée d’une manière particulière sous le signe de l’Immaculée : « Je suis né à Bourg (Ain), ville placée sous le patronage de Marie, le 7 mars 1855, en la première fête de saint Thomas d’Aquin qui a suivi la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception, heureux événement qui réjouit si profondément le cœur de ma pieuse mère. À cette occasion, on avait érigé une statue de Marie à la façade Renaissance de la belle église gothique de Notre-Dame, l’unique paroisse alors de la ville. » (Le Père Lagrange au service de la Bible, Souvenirs personnels, Paris, 1967, p. 28 et p. 225). Sa dévotion personnelle ira toujours à Marie comme Immaculée et son premier ouvrage scientifique sur la Bible, Le Livre des Juges, publié en 1903, lui est dédié : Mariae Immaculatae Deiparae, À Marie Immaculée Mère de Dieu.

Léon XIII (élu le 20 février 1878, † 20 juillet 1903)

La nouvelle École pratique d’études bibliques, inaugurée à Jérusalem par le P. Lagrange le 15 novembre 1890, reçoit une lettre élogieuse de Léon XIII, datée du 17 septembre 1892. « Elle approuvait ce qui paraissait alors, comme disait le pape, un dessein tout à fait particulier, l’exploration de la Terre sainte, les cours et conférences, ouverts même à des personnes non catholiques, la fondation de la Revue biblique ; elle nous ordonnait d’agrandir nos courages. » (Souvenirs personnels, p. 47). Bref la lettre poussait l’œuvre de Jérusalem à aller de l’avant, dans la ligne tracée par son fondateur.

Quand Léon XIII pose un acte décisif en faveur des études bibliques par son encyclique Providentissimus Deus du 18 novembre 1893, l’École de Jérusalem n’a aucune peine à entrer dans les vues du pape, elle en reçoit une impulsion nouvelle pour « chercher la solution des difficultés dans une exégèse à la fois traditionnelle et progressive » (Souvenirs personnels, p. 53). Le P. Lagrange adhère joyeusement aux directives pontificales, mais, note-t-il, « le Saint-Père nous demande de travailler, non de la flatter ». Sur quoi Léon XIII, que le Commissaire du Saint-Office avait entretenu de l’École de Jérusalem et de la Revue biblique, « se réjouissant de tels progrès a daigné prescrire que vous soit transmise la bénédiction apostolique » (1894, 7 février, P. Thomas M. Granello au P. Lagrange, en italien). De même, en 1895, le 10 décembre, le pape envoie sa bénédiction apostolique pour la pose de la première pierre de la basilique de Saint-Étienne.

Mieux encore, en 1903, le P. Lagrange, nommé consulteur de la Commission biblique fondée par Léon XIII pour promouvoir l’étude des Saintes Écritures, est appelé à Rome, où le pape veut faire de la Revue biblique l’organe officiel de la Commission et projette de fonder à Rome une institution scientifique vouée aux études bibliques dont la direction serait confiée au directeur de l’École de Jérusalem. La mort du pape, le 20 juillet de cette année-là anéantira la tentative.

Le P. Lagrange gardera toujours une immense reconnaissance à Léon XIII pour l’impulsion donnée aux études bibliques et pour l’approbation accordée à l’École biblique. Preuve en soit la dédicace latine de l’Évangile de Jésus-Christ dont voici la traduction : À Léon XIII d’heureuse mémoire qui a si souvent recommandé par ses encycliques cet abrégé de la parole de l’Évangile qu’est le Rosaire de la B. Vierge Marie, 4 août 1928. « Je ne suis guère à la page, avec mon attachement à Léon XIII… mais la reconnaissance n’est pas interdite aux religieux » explique-t-il alors à son ami Eugène Tisserant.

Nouveau témoignage en 1932, dans Monsieur Loisy et le modernisme. À propos des « Mémoires » d’A. Loisy, Paris, Éd. du Cerf, 1932. « Incontestablement, dans les vingt dernières années du XIXe siècle, on souhaitait un rajeunissement, une modernisation – le terme est de M. Loisy – de l’exégèse. Dans ce sens j’étais moderniste1, et j’ose dire, avec l’encouragement de Léon XIII, qui ne permettait pas seulement aux hommes d’Église de chercher des solutions nouvelles, mais qui les invitait même à profiter de tout ce qu’il pouvait y avoir de bon dans les recherches et les découvertes de ceux qui n’étaient pas catholiques. »

Par la suite, du fait de la crise moderniste, l’orientation impulsée par Rome va changer du tout au tout : à l’audace de la recherche devra se substituer la prudence de la conservation. Cependant, comme le rappelle le P. Lagrange à Mgr Tisserant en 1934, « tout est ici affaire de personnes. Quand Dieu le voudra, le progrès se fera le plus facilement du monde, comme à la fin du règne de Léon XIII ».


Pie X (élu le 4 août 1903, † 20 août 1914)


En matière d’études bibliques, l’urgence devient celle du contrôle et même de la répression. Aussi le projet d’une institution romaine vouée à la science biblique tombe en sommeil, comme le déplore le P. Lagrange, le 29 octobre 1903, dans une lettre au P. Ambroise Gardeil : « Le Saint-Père n’est évidemment pas entré dans la pensée de Léon XIII et n’y entrera probablement pas. Ceux qui veulent démolir se passent de permission… et nous en sommes là. On travaille beaucoup ici… pour l’avenir. »

Par le Père Cormier, Maître général, familier de Pie X, le P. Lagrange sait ce que le pape pense de l’École biblique. « Le Saint-Père me dit : "En cette matière, soyez dur ; vous pouvez être assuré de l’appui du Saint-Siège" » (10 septembre 1906). « Il ne pense pas qu’à Jérusalem on soit bien enchanté de ce qu’il fait et bien empressé à la seconder efficacement con amore. Un de nos Pères […] lui a dit que les études philosophiques et théologiques souffraient de la prépondérance donnée au reste » (22 avril 1908). « L’opinion s’est répandue chez certains de nos Pères que des professeurs ont pour tactique de se taire, attendant des jours meilleurs, et prévoyant que, s’ils avaient le malheur de risquer des opinions peu agréées, le pape frapperait comme un sourd, quod est inconveniens2 » (18 juin 1909).

Non seulement le P. Lagrange est empêché en 1907 de publier quoi que ce soit sur l’Ancien Testament, mais après son Évangile selon saint Marc (1911), la Congrégation romaine responsable des séminaires jette en 1912 un blâme public sur ses publications. C’est alors que le P. Lagrange adresse au pape une admirable lettre de soumission, dans laquelle il proteste de son intention de servir l’Église et non de la subvertir, lettre qui émut Pie X. Le P. Cormier en avertit aussitôt le P. Lagrange le 5 septembre 1912 : « J’ai eu hier l’audience du Saint-Père, qui spontanément m’a exprimé sa grande et pleine satisfaction de votre lettre, m’encourageant à la publier. J’ai ajouté que vous aviez été peiné que certains vous attribuassent d’être rationaliste et insoumis. Votre désir était, au contraire, de sauvegarder la véracité, même historique de l’Ancien Testament et vos écrits dans ce sens sont de beaucoup antérieurs aux récentes décisions. » La bienveillance de Pie X se maintient ensuite puisqu’en mars 1913, comme le P. Lagrange le raconte à Tisserant, il a reçu une bénédiction spéciale du Saint-Père par un de ses anciens amis, camérier de cape et d’épée.

Dans ses Souvenirs personnels, écrits en 1926, le P. Lagrange revient sur cet épisode : « Quand je pense à l’accueil plein de bonté que fit Pie X à ma soumission de 1912, je me dis que si je lui avais écrit alors [en 1909] une lettre filiale, pour lui ouvrir mon cœur plus complètement que je ne l’avais fait jusqu’alors, ses soupçons se seraient peut-être évanouis. Je me suis trop condamné à ne rien faire qui parût être une captatio benevolentiae3. Et que pouvait une lettre contre les attaques sans cesse renouvelées auprès de Sa Sainteté ? » (p. 184).


Benoît XV (élu le 3 septembre 1914, † 22 janvier 1922)

Le nouveau pape a retiré l’appui pontifical aux intégristes sur lesquels s’appuyait Pie X et a dissout le Sodalitium Pianum, organisme de dénonciation connu comme la Sapinière. Or le P. Lagrange, en dépit de l’accueil cordial qu’il avait trouvé à Rome auprès de Benoît XV le 8 janvier 1915, attendait de lui une attitude plus positive touchant les études bibliques. Sa correspondance de 1920 avec Eugène Tisserant exprime quelque regret à ce sujet.

Ainsi le 8 octobre : « Ce n’est pas qu’on soit encouragé à travailler dans le domaine biblique. Je sens toujours aux aguets la même haine qui nous poursuit et n’épargne rien pour nous mettre au ban de l’opinion. Mais il faut croire que l’action directe n’est pas si facile. Car enfin l’Encyclique (Spiritus paraclitus, 15 septembre 1920), avec toutes les précautions de rigueur contre les abus, admet certains principes qui ne sont pas loin de ceux que nous prêtions à Léon XIII. Je me suis rétracté (Revue biblique 1919, p. 598) sur l’interprétation de Léon XIII, mais était-ce la peine de mener si grand train puisque l’histoire specietenus1 figure maintenant parmi les principes admis ? Et nous avons toujours fidèlement transcrit toutes les décisions de la Commission. Même, sans attendre l’Encyclique, j’avais corrigé dans ce sens S. Marc, et mon introduction à S. Luc, dont j’avais donné le bon à tirer avant de recevoir l’Encyclique, est des plus respectueuse de ces décisions. Seulement si on ne dit rien, c’est le silence respectueux des jansénistes, si on table dessus, c’est par hypocrisie ! Cruelle énigme ! Quoi qu’il en soit, nous nous renfermerons de plus en plus dans les questions de critique textuelle, etc. »

Et encore le 5 novembre, alors que l’École biblique vient d’être reconnue officiellement comme École archéologique française. « C’est un beau succès que cette reconnaissance de la valeur de l’École, et j’en bénis Dieu. Mais vous savez, cher ami, que je tiens par toutes les fibres de mon âme à l’Église, et que je serais plus heureux encore si le Pape actuel confirmait la bienveillance si particulière dont Léon XIII m’avait honoré. Malheureusement je ne puis guère l’espérer ! Assurément l’Encyclique n’est pas dirigée contre nous, comme le disent quelques personnes, et ne nous gêne pas dans nos recherches. Si j’avais mal compris une phrase de Léon XIII, je m’étais déjà rétracté dans la Revue biblique. Mais enfin nous ne recueillons que le silence, où j’aurais voulu un encouragement. D’autant que je crains que ceux qui se sont faits nos adversaires ne continuent à interpréter sinistrement tous nos gestes. Pour moi je n’hésiterai pas à leur céder la place et à nous confiner dans notre situation d’école archéologique. Si c’est le désir du Saint-Père, il n’a qu’un geste à faire, un désir à exprimer. Si seulement je puis achever d’imprimer le commentaire de S. Luc, je serai trop heureux après cela de garder le silence. »

Aussi, un an plus tard, le 22 novembre 1921, le P. Lagrange est-il heureux d’annoncer au même correspondant qu’un prélat envoyé de Rome à Jérusalem pour les affaires du patriarcat latin lui avait tenu, faute de mieux, des propos rassurants : « Mgr Biasiotti m’a dit que le Saint-Père me faisait dire d’être tranquille, qu’on ne me ferait plus d’ennuis. Meno male2. S’il est permis au cardinal Billot de faire sauter la théologie avec son pétard 3, on pourrait nous laisser continuer nos études littéraires. »

 

Pie XI (élu le 6 février 1922, † 10 février 1939)

Le P. Lagrange tient pour providentielle l’élection d’un pape « qui a toujours été un fidèle abonné de la Revue biblique et un donateur pour notre bibliothèque. Mais, encore une fois, ce n’est pas moi qui l’encombrerai » (23 février 1922). Le 10 avril, au P. Allo : « L’élection de Pie XI m’apparaît un événement de tout premier ordre : plus que bien des volumes d’apologétique. Cependant je me tiens sur une extrême réserve… Il a toujours été un fidèle abonné de la Revue biblique. Mais il est le pape. » Et encore le 17 avril, au P. Vosté : « Pie XI est homme à avoir son avis et à le dire : je suis à ses ordres. Son élévation est déjà un argument pour l’Église. » De même le 18 mai, au P. Condamin : « L’élévation de S.S. Pie XI me paraît extrêmement heureuse. Que fera-t-il pour les études ? Nous n’en savons rien. C’est une consolation pour nous qu’il ait toujours été abonné à la Revue biblique… Attendons. »

Le Maître général Theissling, qui a succédé en 1916 au P. Cormier à la tête de l’Ordre, vient en personne effectuer en 1922 la visite canonique du couvent Saint-Étienne de Jérusalem. Dans son allocution d’ouverture, le 10 avril, il raconte qu’avant son départ de Rome Pie XI lui a accordé une audience privée au cours de laquelle le Saint-Père lui a déclaré : « Pour le P. Lagrange et pour ses études j’ai toujours eu et je conserve toujours une grande vénération. » Dans sa conclusion du 15 avril, le P. Theissling annonce qu’il s’efforcera d’obtenir du pape que l’École biblique puisse conférer la licence biblique.

Le 28 juin, le P. Theissling est reçu en audience par Pie XI, dont il rapporte ainsi au P. Savignac les paroles : « Il m’a affirmé nettement sa vénération personnelle pour le P. Lagrange et m’a chargé de lui envoyer sa bénédiction très spéciale, pour lui et pour toute l’École, pour les travaux des maîtres et des élèves. Quant à faire plus, a-t-il ajouté, j’ai besoin de temps. Il me faut examiner toutes choses et bien me rendre compte ! »

Enfin le 20 juillet, le P. Theissling s’adresse au P. Lagrange : « Il est très exact que j’ai présenté à Sa Sainteté vos commentaires , et je puis ajouter que le Saint-Père m’en a témoigné sa gratitude et m’a exprimé son admiration pour vos travaux. Il a bien voulu vous bénir très cordialement ainsi que toute l’École biblique. Mais j’ai compris que le moment n’était pas venu d’obtenir autre chose. […] C’est déjà beaucoup de savoir que nous pouvons compter sur la bienveillance personnelle de Sa Sainteté. »

Par le P. Vosté, on connaît encore un autre propos du pape au P. Theissling1. « Alors qu’était née, non sans raison, la crainte d’une dénonciation au Saint-Office, Pie XI répondit au P. Theissling : “Nous connaissons les œuvres du P. Lagrange. C’est un savant qui écrit pour des savants. Nous voulons que les savants catholiques jouissent d’une juste liberté, sans laquelle on ne peut espérer aucun progrès en matière scientifique”. »

Quant aux dispositions intérieures du P. Lagrange, ce sont celles qu’il confie à Eugène Tisserant. Le 8 mai : « Au fond je ne tiens absolument qu’à une chose, avoir la conscience en repos sur les tendances qu’on nous a tant reprochées. C’est la seule chose que je demande personnellement au Saint-Père – sans le lui dire ! » Le 27 juillet : « Nous attendons toujours que le Saint-Père daigne nous accorder quelques paroles favorables. Il a demandé du temps pour réfléchir, tout en envoyant très cordialement sa bénédiction. Pour moi c’est déjà beaucoup que ce ne soit pas ad duritiam cordis2. »

La bienveillance de Pie XI envers la personne du P. Lagrange et à l’égard de l’École biblique n’ira jamais au-delà, même lorsque les relations entre le pape et l’Ordre s’amélioreront grâce au Maître général Gillet élu en 19293. « Il semble que notre nouveau Père général est bien vu du Saint-Père et il fera certainement beaucoup s’il se soutient dans sa bienveillance », écrit le P. Lagrange à Mgr Tisserant le 8 janvier 1930. De Rome parviennent à Jérusalem des signes favorables, mais non le statut qui aurait permis à l’École de décerner la licence. Ainsi, comme le raconte le P. Lagrange au P. Gillet le 12 octobre 1933 : « Mgr le délégué, à peine arrivé, est à la mort ou déjà mort. Nous le regrettons beaucoup ; il était très ouvert, très bienveillant, et m’avait assuré avec une insistance spéciale de la bienveillance du Saint-Père. Je lui ai dit que, d’après tel prélat, on m’avait pardonné, mais que je ferais bien de me reposer. Il a protesté, je crois très sincèrement, que je devais continuer à travailler. Je continue, mais je ferais mieux de ma préparer à la mort. » De même le P. Lagrange se réjouit après son jubilé d’ordination (24 décembre 1933) : « J’ai été bien heureux de recevoir la bénédiction de Sa Sainteté, par le Père général que j’ai prié d’être l’interprète de ma profonde gratitude. »

Le pape, en nommant le cardinal Tisserant président de la Commission biblique (11 juillet 1938), savait bien qu’il confiait cette charge à un proche du P. Lagrange. Ainsi que le rapporte le cardinal au P. Gillet  le 23 juillet : « Le Souverain Pontife m’a parlé du Père Lagrange, me disant que si beaucoup accepteront ma nomination avec plaisir, d’autres en éprouveront un peu d’inquiétude ; et le Saint-Père d’ajouter un bel éloge du Père Lagrange, grand savant et grand croyant, excellent serviteur de l’Église, qui avait été poursuivi outre-mesure pour quelques lignes d’une de ses conférences de Toulouse, qui sans doute ne méritaient pas d’être approuvées, mais n’auraient pas dû non plus lui être reprochées si rigoureusement4. »

En définitive, c’est le pape Pie XII, élu (le 2 mars 1939) un an après la mort du P. Lagrange (le 10 mars 1938), qui par son encyclique Divino afflante Spiritu (du 30 septembre 1943) donne gain de cause à la méthode critique préconisée par le P. Lagrange. Voici comment le futur cardinal Saliège présentait alors le document pontifical dans La Semaine catholique de Toulouse du 15 octobre 1944 : « La lettre du Souverain Pontife est faite pour faire taire ces ignorants que sont les intégristes. Dans les demeures éternelles, le R.P. Lagrange et beaucoup d’autres avec lui chantent : Amen, amen ; alleluia, alleluia ! »

1 Ce propos n’est pas daté mais il trouve place nécessairement entre l’élection du pape en février 1922 et le décès du Maître général le 2 mai 1925.

2 Ad duritiam cordis : Matthieu 19, 8 ; Marc 10, 5. C’est à cause de la dureté de votre cœur qu’il vous a fait cette ordonnance.

3 Martin-Stanislas Gillet, élu pour remplacer Maître Paredes, qui avait été contraint de démissionner.

4 Lettre du cardinal à Maître Gillet conservée aux Archives de l’Ordre : AGOP V, 309.

 

 

1 Comme telle.

2 Moindre mal.

3 Il s’agit des articles du cardinal Billot dans les Études de 1920, 1921 et 1922, sur La providence de Dieu et le nombre infini d’hommes en dehors de la voie normale du salut Voir DTC IX, col. 771.

 

 

1 Tel est bien le mot qui figure dans le manuscrit. L’intervention d’un censeur timoré l’a fait remplacer dans l’imprimé par le mot moderne !

2 Ce qui ne convient pas.

3 La captatio benevolentiae est un procédé rhétorique qui consiste à s’assurer d’entrée de jeu de la sympathie de l’interlocuteur.

Dans son discours d’inauguration de l’École biblique, le 15 novembre 1890, fête de saint Albert le Grand, prénom de son baptême, le Père Lagrange écrit :

« Il y a [dans la Bible] en histoire, en philologie, en archéologie, en morale, des problèmes qui ne seront pas de longtemps résolus, et qui nous touchent de si près que leur intérêt ne faiblit pas. Dieu a donné dans la Bible un travail interminable à l’intelligence humaine et, remarquez-le bien, il lui a ouvert un champ indéfini de progrès dans la vérité. Car ce que j’admire le plus dans la doctrine catholique, c’est qu’elle est à la fois immuable et progressive. Pour l’esprit ce n’est pas une borne, c’est une règle. Elle s’impose à lui, mais elle sollicite son activité ; elle aime être examinée de près parce qu’elle se sait sans reproche : les grandes intelligences qui ont fait éclater le cadre étroit de tant de religions, se trouvent à l’aise dans ses limites, et peuvent se livrer à loisir à leur passion dominante, le progrès dans la lumière. La vérité révélée ne se transforme pas, elle grandit. C’est une évolution, mais une évolution qui a pour cause première le Dieu révélateur, pour point de départ les dogmes, pour appui l’autorité de l’Église. C’est un progrès, parce que les acquisitions nouvelles se font sans rien enlever aux trésors du passé. »

La rédaction de son livre Évangile de Jésus-Christ en 1927 a été confiée à Marie :

« Très douce Mère, Marie Immaculée, Reine du très saint Rosaire, c’est pour vous plaire que je commence l’Évangile de Jésus-Christ, et par vous à votre Fils : aidez-moi. Faites-le moi mieux connaître, donnez-moi de l’aimer et étant devenu uni à ses sentiments, d’avoir pour vous son amour, sa tendresse, et comme étant aussi votre esclave, la docilité et le dévouement d’un bon serviteur. Suppléez à tout ! Saint Joseph priez pour moi ! Saint Dominique, aidez votre enfant. » (12 juin 1927)

« Abandon sans réserve de l’École biblique entre les mains de Marie Immaculée : elle lui est dédiée, c’est son œuvre. Le mois du Rosaire nous a toujours été propice. » (Journal spirituel, 27 septembre 1898)

« Et maintenant, chers et cuisants souvenirs, de tant de grâces reçues, de tant de grâces rebutées, envolez-vous, muées en prières, vers l’autel du Rosaire sur lequel, pour la première fois, j’ai dit la messe. Daigne la Vierge très pure que les Espagnols ont tant aimée, les sauver par sa toute-puissante intercession. » (Souvenirs de Salamanque)

« Le révélateur de la foi, la source de la grâce, c’est Jésus, mais on a recours pour s’unir à lui à l’intercession de sa très Sainte Mère. Vous entendez bien que c’est là tout le Rosaire. Non, tout est de l’ordre des faits ; c’est une histoire qui se déroule, celle de Jésus, si intimement liée à celle de Marie.Le Rosaire est un résumé de l’Évangile, nous orientant vers la fin que nous fait espérer l’Incarnation et la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Mais alors le Rosaire supplée à la lecture de l’Écriture, et la rend inutile ? Disons plutôt qu’il la fait désirer, qu’il nous la rend même nécessaire, si nous voulons réellement avoir devant les yeux les mystères que nous devons méditer. » (Conférence aux laïcs dominicains - Tiers Ordre - sur « Comment lire la Sainte Écriture » en 1936)

Quand il était au séminaire d’Autun, Albert Lagrange songeait déjà à devenir fils de saint Dominique. À la suite des conférences du père Lacordaire et de la fresque de Fra Angelico sur le couronnement de la Vierge, Albert Lagrange vibrait à l’idée de revêtir l’habit de lumière du fondateurs des Prêcheurs : « Depuis que j’avais lu les Conférences de Notre Dame et la Vie de saint Dominique du père Lacordaire, l’idéal dominicain dominait de haut ma pensée. Je m’étais donné à saint Dominique moins après la lecture de l’œuvre de Lacordaire, que pour avoir été séduit par la radieuse image du saint empruntée au couronnement de la Vierge par le bienheureux Angelico de Fiesole. Je ne doutais pas de l’exactitude de ce portrait ; et c’était bien, en effet, ce qu’on peut imaginer de la vision aimante d’une âme pure. Longtemps avant d’entrer dans son Ordre, j’étais son fils, je le priais chaque jour. »

Frère Marie-Joseph Lagrange, Souvenirs personnels, p. 254-255.


Pour répondre à un souhait de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres de Paris, les pères M.-J. Lagrange et H. Vincent étaient en expédition à cheval dans la région de Pétra à la fin du mois d’octobre 1897, aidés par des bédouins connaisseurs du site de Feinân, l’ancienne Phounôn de l’époque romaine et byzantine.
Le Père Lagrange a raconté comment on avait cru mort le P. Vincent, qui s’était égaré et qui n’était pas rentré au campement pour la nuit ; on cherchait son cadavre en suivant le vol des vautours quand il revint sain et sauf.
Par la suite, ils furent victimes d’une embuscade où ils faillirent perdre la vie : « Comme nous revenions par le Ghôr Sâfiefh, au sud du Djebel Ousdoum, escortés de deux soldats [Turs], nous avons été assaillis, sans provocation ni discussion, par une cinquantaine de Bédouins, Houétat et autres. Sortant d’une embuscade, ils déchargeaient sur nous leurs carabines Martini avec une telle fureur qu’un cheval a été blessé à la cuisse, deux Moukres ont reçu des balles dans leurs habits, deux hommes d’Hébron qui chargeaient du sel derrière nous ont été tués. Nous mettions les soldats en demeure de nous défendre : pour toute réponse ils nous ont donné le conseil et l’exemple d’une fuite rapide au galop de nos chevaux. Les Bédouins étant à pied nous avons échappé de la sorte, et nous reconnaissons pour l’honneur de nos deux soldats qu’ils nous ont sauvé par le seul moyen possible ; mais tous nos bagages sont tombés entre les mains des brigands qui ont emporté ce qui leur a plu, – c’est-à-dire presque tout –, et laissé le reste […] Il restait deux châssis et une partie de l’appareil photographique ; les estampages soigneusement disposés par nous dans une caisse blindée à l’intérieur gisaient dispersés. » Je dis au P. Vincent : « Donnons-nous l’absolution. » Et comme il cherchait son bréviaire : « La plus courte ! » m’écriai-je. […] Je perdis mes lunettes, mon couvre-chef, mais enfin nous arrivâmes à Zoueira. »

Le Père Lagrange au service de la Bible. Souvenirs personnels. Paris, Éd. du Cef, 1967, p. 79-81.

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