La fondation des frères dominicains

Dominique était chanoine de cathédrale, dans le diocèse d'Osma, en Espagne, au tout début du XIIIe siècle. Parti pour un long voyage avec son évêque, Diègue, marier quelque princesse scandinave, il parcourut la France à l'aller et au retour et prit la mesure, dans le Midi, de l'état des esprits, ravagés par l'hérésie cathare, livrés à eux-mêmes du fait d'un clergé muet et inculte, sevrés en somme de l'enseignement de la vraie foi.

 

Si Dominique put voir quelque chose, ce furent les âmes qui se perdaient. « Seigneur, ayez pitié de votre peuple ! Que vont devenir les pécheurs ? ». Ainsi commença-t-il à gémir et à supplier dans sa prière ; ainsi obtint-il de s'installer désormais au cœur du Toulousain et de l'hérésie. Peut-être passa-t-il dix ans, seul, au village de Fanjeaux, près de Carcassonne, d'où il parcourait villes et villages, prêchant, disputant avec les Cathares, annonçant le Christ partout. La parole se joignait ainsi à l'exemple, selon une combinaison qui allait marquer la famille dominicaine. La parole est celle de la vérité et l'exemple celui de la charité. À l'Évangile faussé des Cathares, Dominique oppose un Évangile restitué : pour cela, il le médite sans cesse, apprenant par cœur celui selon saint Matthieu et les Épîtres de saint Paul qu'il porte sur lui. À la pauvreté des Cathares, il n'oppose rien sinon l'exemple de la sienne, se faisant plus pauvre qu'eux. En tout état de cause, il est historiquement certain que saint Dominique ne fonda pas l'Inquisition, puisqu'il mourut plusieurs années avant sa création.

 

Le problème des erreurs, des hérésies et autres mouvements spirituels erratiques est qu'ils contiennent une part de vérité, qu'il faut d'abord rejoindre pour la dépasser et convaincre les hérésiarques d'abandonner ainsi ce qui est faussé dans ce qu'ils ont perçu de vrai. Aujourd'hui, tout cela exige du chrétien et de l'apôtre autant d'exigence personnelle de vie que de discernement sur les idées du moment. Si l'harmonie repose sur le lien de la vérité et de la charité, il se rompt lorsque discernement et miséricorde se séparent ou quand l'amour oublie qu'il n'aime sans mesure qu'à la mesure de la vérité.

 D'abord, les moniales

 

Rassemblant une poignée de jeunes femmes pour la plupart converties du catharisme, Dominique les constitua en monastère, dans la vallée au bas de Fanjeaux, au lieu-dit de Prouilhe. Certes, n'entra dans cette fondation, ni dans l'antériorité des femmes sur les hommes, aucun calcul. C'est ainsi que les choses se passèrent. En revanche, si Dominique n'obéissait à aucune visée, il fut aidé par une vision. Un soir, sur la terrasse du village fortifié de Fanjeaux, lieu d'où l'on domine l'horizon et ses villages, une étoile se posa sur Prouilhe et lui désigna le lieu de la fondation, signe de Dieu sur l'œuvre naissante. C'est la raison pour laquelle saint Dominique est fréquemment représenté avec une étoile rouge sur l'auréole. Cette fondation fut certainement tâtonnante ; elle n'en répondit pas moins à la volonté de Dominique d'ancrer dans la contemplation l'achèvement du retour à la foi catholique intégrale de ces femmes qui, bientôt, deviendraient prêcheresses par leur contemplation même, ainsi que par le soutien apporté à la prédication des frères. Ces premières dominicaines n'exercèrent pas elles-mêmes une fonction de parole prêchée ni, bien sûr, le ministère de prédication qui découle du sacrement de l'Ordre, ni même aucun des apostolats féminins auxquels le XIXe siècle et sa floraison de congrégations actives nous a habitués. Les dominicaines apostoliques ne sont pas encore de saison, puisqu'au XIIIe siècle la vie religieuse féminine apostolique au sens strict n'existe pas. Certes, le Moyen Âge est peuplé de groupements de femmes qui se consacrent à Dieu et à une activité apostolique (les Mantellatæ, du nom des manteaux que ces femmes portaient, puis sainte Catherine de Sienne), mais elles n'ont pas le titre de religieuses puisqu'elles ne font pas les vœux qui les consacrent selon cet état de vie. Si elles sont religieuses, elles sont moniales ; sinon, leur état de vie relève de ce qu'on appellerait aujourd'hui les Tiers-Ordres, à mi-chemin entre la vie laïque et la vie religieuse. Il n'empêche que leur propos est de vivre une consécration apostolique.

 

Par ailleurs, les fameuses grilles de la clôture monastique étaient faites non pas pour empêcher les sœurs de sortir d'un lieu où elles avaient librement choisi de vivre, mais plutôt pour empêcher d'y entrer diverses sortes d'intrus et autres brigands.

 

Quoi qu'il en soit des limites d'une époque à qui l'on ne saurait reprocher de ne pas avoir tout inventé, il ressort que la prédication naît de la contemplation.

 

La fondation des frères

 

C'est à Toulouse que Dominique fonda le premier couvent des frères, dans des bâtiments aujourd'hui disparus, ce qui confère à l'actuelle province dominicaine de Toulouse une place d'honneur, après celle qui dessert Caleruega en Espagne où Dominique naquit, terre semblable à un berceau. Le village de Fanjeaux, qui conserve des traces de la présence de Dominique, reste marqué de ce caractère originel.

 

Les frères vivent dès le début en couvent, c'est-à-dire en communauté de vie, de prière et de prédication. Un tel couvent n'est plus une abbaye régnant en autarcie sur des terres qu'elle a défrichées, mais un centre urbain rayonnant sur des intelligences qu'elle cherche à cultiver. L'architecture dominicaine qui allait se mettre en place, telle qu'on peut l'admirer par exemple dans l'église des Jacobins de Toulouse (XIIIe-XIVe siècles), a ceci de particulier au Moyen Âge qu'elle comporte deux nefs, une pour le chœur et les stalles des frères, comme partout, et une autre pour la prédication au peuple fidèle. Souvent, cette double nef est séparée par une colonnade qui soutient la voûte et par une cloison jusqu'à mi-hauteur. Une estrade est dressée pour des sermons fort longs, qui n'ont pas lieu pendant la Messe mais plutôt dans l'après-midi. Quand on rapporte que Dominique envoya « ses novices prêcher », ce ne fut pas pour assurer l'homélie liturgique, réservée aux ministres ordonnés, mais pour assurer ce genre d'instructions.

 

Priant, pauvre, prédicant, le premier groupe de frères est mis par Dominique à l'étude. La nouveauté de sa fondation ne réside pas seulement dans la pauvreté d'un Ordre mendiant, laquelle consiste non seulement à mendier par pauvreté mais au premier chef à n'avoir pas de revenus fonciers comme en ont les monastères. Les autres Mendiants, comme les Carmes et les Franciscains, ont cette nouvelle pauvreté en partage, mais les dominicains l'ont davantage dans la mise en place du caractère studieux de ce témoignage évangélique. Les frères étudient, et cette étude remplace le travail manuel. De ce fait, les dortoirs sont vite abandonnés au profit de « cellules » individuelles (de cella, petite chambre), permettant l'étude.

 

À peine réunis, Dominique annonce qu'il envoie les premiers frères en divers lieux. On a beaucoup glosé sur cette dispersion rapide du 15 août 1217, qui sert souvent aujourd'hui de support romantique à l'individualisme ou à la bougeotte (la gyrovagie des moines), pour ne pas dire à certains éclatements de communautés dans les années soixante-dix, qui laissèrent les couvents exsangues. En réalité, Dominique ne disperse pas ses frères, il les envoie, d'une part deux par deux ou par groupes et jamais seuls et, d'autre part, non pas prêcher aux quatre vents mais « pour y étudier, prêcher et fonder un couvent ». Où les envoie-t-il, ses frères, sept en l'occurrence ? Rien moins qu'à Paris et dans quelques autres des plus prestigieuses universités d'alors, non seulement pour y compléter leurs études mais, une fois encore, « fonder un couvent » ; en d'autres termes, recruter.

 

Les universités sont des viviers de clercs puisqu'elles ne sont pour ainsi dire peuplées que de gens d'Église. Si l'on considère en outre que le XIIIe siècle voit l'essor des villes et des universités, ces milieux-là sont rien moins que les mieux placés pour voir venir un afflux de vocations et des meilleures. Dominique disperse ses frères deux par deux mais pour mieux les réunir, plus instruits et surtout plus nombreux.

 

De toute évidence, ce n'est pas dans les campagnes du Toulousain, qu'il connaît pour les avoir parcourues en tous sens, qu'il les envoie recruter et prêcher.

 

Le charisme de l'institution

 

Dominique fonde les dominicains en 1215 et meurt en 1221, à cinquante-et-un ans. Cette disparition rapide invite à quelques réflexions. Si Dominique marqua les premiers frères et ses contemporains et s'il continue à inspirer chaque membre de son Ordre, son effacement terrestre qui vient s'ajouter à son humilité personnelle confèrent une couleur particulière à notre rapport au « père fondateur ».

 

Il y a fréquemment à l'époque contemporaine une certaine inflation du culte de la personnalité du fondateur ou de la fondatrice, provoquant parfois certains déséquilibres dans le gouvernement, le respect des personnes, la façon d'obéir. Dira-t-on que l'affection filiale ne se mesure pas ? Si, elle se mesure, dès lors que le lien affectif est utilisé exagérément comme mode de gouvernement. Bien des éléments interviennent dans ce problème, dont celui de la crise actuelle de l'idée d'autorité, y compris dans les diverses familles spirituelles de l'Église. La période de contestation de toute autorité (des années qui suivirent mai 68) a laissé des traces. Ce que nous avons appelé ailleurs la réduction rationaliste a engendré malgré elle la réduction sentimentale1. En d’autres termes, le vitriol rationaliste projeté sur le caractère spirituel de l’exercice de l’autorité dans l’Église, et particulièrement la critique répétée par les clercs eux-mêmes de l’enseignement du Pape et du Magistère, ont engendré une double conséquence symétrique : le surgissement d’une génération où l’affectif prend le pas sur le rationnel, critiquant ainsi la critique, et aussi une façon de s’inscrire involontairement dans la succession de la critique, en demandant au spirituel de régenter l’autorité. L’opposition idéologiquement mise en place entre « charisme » et « institution », entre spirituel et autorité, s’est ainsi retournée comme une crêpe, provoquant des résultats inverses de ceux escomptés, mais toujours selon la même position des termes. La conséquence actuelle est une nouvelle façon de se passer de l’autorité, qui consiste à gouverner au nom du lien personnel ou spirituel, ou bien directement à l’Esprit-Saint ou bien, par exemple, au fondateur. Un lien affectif faisant fi des médiations de la grâce et de la nature, de la prudence surnaturelle autant que de la prudence naturelle, risque ainsi de l’emporter sur le lien objectif à l’institution.

 

Or Dominique laisse un charisme et une institution ou, plutôt, un charisme qui s'exprime dans et par une institution. Les courtes années où il fonda l'Ordre furent celles de la mise en place d'une législation originale, souple et solide. Par exemple, la finalité de l'Ordre est la prédication ; concourent à cette prédication tous les éléments de la vie régulière (l'Office choral, la vie commune, toutes les observances, comme la clôture et le silence) sans lesquels cette prédication ne découle pas de la vie apostolique au sens intégral du terme ; mais ceux-ci peuvent parfois entrer en concurrence apparente dans l'emploi du temps du frère Prêcheur. S'il est sorti prêcher, il ne sera pas à vêpres ce soir. C'est pourquoi saint Dominique a institué le principe de la « dispense », dispense de tout ce qui ce qui pourrait empêcher en telle circonstance l'étude ou la prédication ; à condition toutefois, comme le rappelle le père Henri-Dominique Lacordaire, que cette dispense s'applique aux individus et non aux communautés2. Ce n’est pas une façon de dire que les observances sont une entrave à la vie apostolique, puisqu’elles la fondent et la nourrissent, ni a fortiori qu’elles nuisent à la charité, puisqu’elles sont faites pour permettre le progrès de la vie spirituelle, et que la vie spirituelle renforce la charité.

 

Huit siècles après, cette législation a connu une évolution sans rupture, qui lui valut de ne jamais donner lieu à des séparations institutionnelles (comme les divers Ordres issus de la famille franciscaine, aujourd'hui encore les capucins, mais aussi jadis feuillants, récollets, etc.). La refonte des Constitutions dans la période qui suivit Vatican II fut l'occasion d'un rééquilibrage de ce que cette législation avait pu subir d'influences modernes, notamment jésuites, comme pour presque toutes les familles religieuses. Plus profondément, si la figure de la sainteté de Dominique continue à être un modèle pour l'Ordre qui se réclame de lui et pour l'Église, elle n'empêche d'aucune façon mais promeut au contraire l'autonomie des institutions. Charisme et institution vont toujours ensemble : si l'un manque, l'autre manque aussi. C'est ce qui confère, par exemple, à l'exercice de l'obéissance sa vérité et sa liberté. Nous y reviendrons.

 

L'idée de Dominique fut donc de laisser à l'Église un charisme et non de laisser ses enfants ne faire que travailler à sa dévotion. Celle-ci existe pourtant, notamment liturgique : outre les deux fêtes du 8 août (fête officielle) et du 24 mai (mémoire dominicaine de la translation des reliques), l'Ordre chante, notamment à l'office des complies, des antiennes grégoriennes à saint Dominique comme le O Lumen Ecclesiæ et le O Spem miram.

 

1 L'Avenir des vocations, op. cit., p. 59-60.

 

2 « Je remarquai que la seule limite imposée aux supérieurs dans l'usage de ces dispenses étaient qu'elles n'allassent jamais jusqu'à embrasser la communauté tout entière ». Henri-Dominique Lacordaire, Notice sur le rétablissement en France de l'Ordre des Frères prêcheurs (1861), in Henri-Dominique Lacordaire, La liberté de la parole évangélique, Paris, Cerf, 1996, p. 180.

D'après  Fr .Thierry- Marie Humbrecht "La Vocation Dominicaine" Parole et Silence

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