Les élections
Le principe de base de cette organisation est celui des élections. Dans cet ordre, on élit sans cesse et à tous les postes de gouvernement. Tous les postes ne sont pas pourvus par le même type d’élection, mais tous ceux qui ont une charge l’ont reçue d’une manière directe ou indirecte à la suite d’un vote. Le prieur, comme le bibliothécaire, le maître de l’ordre comme le régent des études, etc.
Par ailleurs aucune élection n’est « à vie ». Aucune n’est donc définitive. Le droit a évolué dans ce domaine, mais le principe est resté le même. Des élections, et pour une durée déterminée. Ainsi le prieur conventuel est-il élu pour trois ans, le prieur provincial pour quatre ans, le maître de l’ordre pour neuf ans.
Démocratie ? Disons plutôt unanimité.
Le terme "Démocratie " ne convient pas, à plus d’un titre. Dans les mentalités contemporaines, il implique trop la lutte pour le pouvoir, toutes ces batailles programmées pour accaparer le pouvoir, où la publicité et tous les « coups » sont permis pour obtenir le vote des électeurs. Dans l’ordre des prêcheurs, bien que personne ne soit candidat, ni ne fasse campagne pour être élu, des groupes peuvent se constituer qui défendent des options ou des orientations particulières. Ces groupes ont leurs candidats et vont donc les opposer, en essayant de remporter la bataille. Vécu dans la charité, c’est de bonne guerre. Les règles étant respectées, nul n’en pâtira. Mais il faut être vigilant à ne pas adopter l’esprit du monde. Ainsi, une fois l’élection faite et même si le résultat ne correspond pas à ce qu’on aurait voulu, chacun doit considérer loyalement celui qui a été légitiment élu. Il serait odieux de lui faire porter le poids de son ressentiment. L’élection est toujours revêtue d’une sorte de caractère sacré. II faut considérer que le Seigneur n’est pas pour rien dans la désignation de celui qui reçoit sa charge. Les Apôtres pensaient ainsi lorsqu’ils voulurent élire un remplaçant à l’apôtre Judas défaillant (Ac 1, 24 : « Toi, Seigneur, qui connais le cœur de tous les hommes, contre-nous lequel de ces deux tu as choisi. »).
Sortir de cet état d’esprit, c’est entrer dans le détestable esprit du monde et sa soif de pouvoir. Le danger a existé. Il existe. Pour l’éviter, il n’y a de remède que spirituel : vivre dans la prière ces moments délicats, revenir aux sources, retrouver l’esprit de la vocation elle-même, se rappeler le principe élémentaire de la Règle de saint Augustin : « Quant à celui qui est à votre tête, qu’il ne s’estime pas heureux de dominer au nom. de son autorité, mais de servir au nom de la charité "(RSA § VII). Dans cette conception. le "supérieur » ne lient ni la place du Christ comme il est dit de l’abbé dans la Règle de saint Benoît ni la place de Dieu comme il est dit du supérieur dans la Compagnie fondée par saint Ignace. Les prieurs dominicains ne sont que les premiers parmi des égaux. Ils sont des frères à qui l’on demande de bien vouloir, pour un temps, assumer la bonne marche de la maison, la bonne conduite des hommes et la direction du groupe. Mais une fois élus, ils ont toute l’autorité que leur confère la charge et que l’élection leur reconnaît.
Un souci de précision
Ce qui frappe le lecteur des Constitutions dominicaines, surtout s’il les compare avec la Règle de saint Benoît et les Constitutions de la Compagnie de Jésus, c’est la grande place qu’y occupe l’organisation des élections. Pas moins de cent articles sur six cents. Car il s’agit de bien préciser les détails du déroulement de chaque élection, pour qu’il n’y ait ni litige, ni contestation. Il s’agit de la cheville ouvrière de ces Institutions. Elle doit fonctionner à la perfection pour que l’ordre ne se dénature pas. Quelles que soient les difficultés pratiques ou psychologiques, elles valent mieux que la suppression d’un droit qui est vécu par les frères, depuis les origines, comme l’instrument essentiel de leur vie communautaire. Saint Ignace, en supprimant les élections à tous les niveaux - hormis celle qui n’est pas un suffrage direct du préposé général -, a donné à la vie religieuse postérieure une physionomie foncièrement différente de celle qui caractérise les mendiants du XIII siècle. Son souci d’efficacité et son réalisme l’ont amené à supprimer ce qui chez les prêcheurs est considéré comme un droit inaliénable, malgré tous les inconvénients. Cette obligation d’avoir sans cesse à voter instaure un « esprit » dont cet ordre est pétri. Sans le droit et le devoir de voter, et donc l’esprit qui en découle, l’ordre de saint Dominique ne serait plus ce qu’il est.
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